Interlude - 2

Publié le par Arkeane

"Des livres, des centaines de livres s’offrant ainsi à lui !"

Apres avoir exploré cette partie de la maison, il revint sur ses pas et avisa une porte dans le hall qu’il n’avait pas vu en entrant.

Lorsqu’il l’ouvrit il ne put réprimer un hoquet de surprise, devant lui une imposante bibliothèque en bois finement travaillé recouvrait intégralement deux pans entiers de la pièce.

Des livres, des centaines de livres s’offrant ainsi à lui !

Il avait toujours aimé lire, c’était pour lui l’unique moyen de se réfugier loin de la réalité et d’oublier tous ses problèmes pour un court instant. Mais malheureusement depuis qu’il errait sans but il n’avait pas pu profiter de la compagnie d’un livre car son beau-père lui avait interdit d’en emporter, ne serait-ce qu’un, lorsqu’il l’avait chassé. Et on respecte une interdiction quand on est sous la menace d’une carabine chargée. Il s’en était donc allé affronter sa nouvelle vie de vagabond sans aucun moyen de réconfort, ni d’espoir.

Et voilà que ce qu’il rêvait depuis des mois se dressait là, juste devant lui, dans une maison soit disant hantée. Il ne parvenait pas à y croire.

Il s’approcha d’un pas chancelant, il n’avait qu’à tendre les doigts pour effleurer les magnifiques couvertures de ces livres tant aimés.

Hugo, Balzac, Zola, Voltaire, Molière, et d’autres encore, toutes leurs œuvres semblaient être réunis dans cette bibliothèque. Mais il trouva également des auteurs plus récents tels que Brussolo, Carey, Bottero, Armstrong, Chattam, et certains qu’il ne connaissait pas encore mais qu’il brulait de découvrir.

Cette pièce était un vrai paradis pour lui, et plongé dans la contemplation de tous ces ouvrages, il ne remarqua pas que ces lieux semblaient avoir mieux résisté au passage du temps que le reste de la maison. Ici aucune odeur de pourriture ni d’humidité ne flottait dans l’air, aucune couche de poussière ne dissimulait la couleur du parquet, aucune fissure ne rongeait les murs. Il n’aperçut pas non plus l’encrier débouché, ainsi que le porte-plume abandonné près d’une feuille raturée et posée sur un vieux secrétaire de l’époque victorienne. Il admirait seulement ce qu’il avait toujours désiré.

D’un coup les battements de son cœur s’accélèrent et il retint son souffle car ses yeux venaient de se poser sur un titre qu’il ne connaissait que trop bien : « Les Fleurs du Mal » de Charles Baudelaire. Les yeux embués de larmes, il osait à peine toucher ce recueil qui représentait tant de choses pour lui.

Les souvenirs déferlèrent dans sa mémoire : sa mère lui lisant des poèmes chaque soir alors que lui était couché dans son lit, écoutant avec attention le rythme mélodieux de sa voix. Elle réussissait toujours à donner vie à chacun de ses mots, à tel point qu’il les voyait danser devant lui, et lorsqu’il put enfin lire par lui-même ce fut le premier livre qu’elle lui offrit. C’est pour cela qu’il était si ému d’en retrouver une copie.

Sous sa paume il sentit la couverture rigide qu’il caressa un instant, puis de ses mains tremblantes, il s’en empara avec douceur. Les pages jaunies craquèrent lorsqu’il les tourna au hasard et il humait avec bonheur l’agréable odeur de vieillesse que s’en échappait.

Ce livre avait déjà bien vécu et il n’avait pas été ouvert depuis longtemps, pensa-il, mais rien d’étonnant à cela après tout, il se trouvait toujours dans la maison abandonnée et hantée, même s’il l’avait oublié en un instant en pénétrant dans la bibliothèque.

Il s’arrêta enfin sur une page et ne put s’empêcher de lire :

« Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,

Qui vit, s'agite et se tortille,

Et se nourrit de nous comme le ver des morts,

Comme du chêne la chenille ?

Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords ? »

Ah, cela ressemblait fort au poème « L’Irréparable », songea-il en lisant ces premiers vers, et en effet il avait raison. Etrangement, il avait toujours mieux réussi à se souvenir de ses lectures plutôt que de ses cours. Il pouvait citer un passage de n’importe quel grand auteur tandis qu’il était incapable de se rappeler d’une simple formule de math.

Tout en continuant à feuilleter le recueil, il se demanda distraitement à qui tous ces livres avaient appartenu, et par quel miracle ils étaient toujours en si bon état, même après avoir été délaissés dans cette maison en ruine.

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