Métamorphose - 1

Publié le par Arkeane

"l'open-space"

Huit heure, mardi matin. Je suis coincée contre la porte du métro entre un homme en costume qui sent la transpiration et le sac à main d'une vieille femme. Je regarde mes pieds pour ne pas voir tous ces visages fermés qui m'entourent. Le métro freine brusquement et je manque de tomber mais je réajuste de justesse mes appuis pour garder l’équilibre sans m’écraser sur l'homme à côté de moi.

– Incident voyageur à Sèvres-Babylone, merci de patienter, annonce laconiquement la voix lasse du conducteur.

Comme si on avait le choix de toute façon. Tous les matins c'est la même chose, que ce soit des incidents voyageur, des régulations du trafic ou des pannes de courant, il se passe toujours quelque chose sur la ligne 12 du métro parisien. J'entends monter un grondement de mécontentement à mesure que les minutes s’écoulent, les gens s'impatientent, ils remuent et s’énervent. Puis enfin, lorsqu'on n'y croyait plus le métro redémarre. Malheureusement, peu de gens descendent à l’arrêt suivant tandis que d'autres forcent pour monter en entendant retentir le signal d'alarme. Je me retrouve davantage comprimée contre la porte opposée, ne parvenant presque plus à bouger.

Cinq longs arrêts plus tard j'arrive enfin au mien, Montparnasse-Bienvenüe. Je descend en même temps qu'une dizaine d'autres personnes, me faisant emporter par ce flot humain implacable. Je me fais bousculer de toutes parts et au bout de quelques minutes de lutte dans ce dédale souterrain je parviens enfin à retrouver la lumière du jour.
On me tend un prospectus à la sortie du métro et sans même un coup d’œil je le jette dans la première poubelle que je croise, à la suite de quoi j'entre dans l'immeuble qui abrite mon bureau. Je salue dans l'ascenseur des collègues dont je ne connais pas le nom, ils me répondent d'un vague signe de tête puis la porte s'ouvre au troisième étage sur un immense open-space. Je me glisse entre les bureaux jusqu'à arriver à mon îlot. J'allume mon ordinateur, j’écoute mes messages téléphonique, je consulte mes mails... des gestes mécaniques que je répète depuis bientôt quatre ans. Je réponds aux mails, j'appelle des clients mécontents et je me fais hurler dessus... Les heures passent lentement, la pause déjeuner se fait attendre.

Midi et demi, enfin. Je me dépêche d'aller me chercher un sandwich au supermarché et de l’engloutir avant que mes quarante-cinq minutes de pause ne soient terminées.

Et le travail reprend, toujours aussi mécanique, toujours aussi vain. Plus tard dans la journée mon supérieur vient me voir pour me signaler que mes performances sont trop basses et qu'il faut que j'y remédie immédiatement. Je comprends bien que malgré mes quatre années d''ancienneté je suis remplaçable.

Dix-huit heure trente, la journée est fini. J’éteins mon ordinateur. Je le retrouverai demain, et après demain, et tous les autres jours de la semaine et des semaines suivantes...

Je quitte l'immeuble et je m'enfonce sous terre, affrontant de nouveau le tumulte des transport en commun. Après une longue heure et demie à me battre pour sauvegarder un peu d'espace vital, je pousse enfin la porte de mon appartement. Exténuée par ma journée je n'ai pas le courage de me faire à manger. Alors comme souvent, je sors un plat tout prêt du congélateur et le mets à réchauffer au micro-onde. J'allume la télévision, la voix caractéristique du présentateur du journal de 20h se fait entendre. Je l’écoute d'une oreille distraite, les informations ne sont guère bonnes, pour changer. Une fois mon repas avalé, je m'installe confortablement pour regarder le film du soir avec une tasse de thé brûlante entre les mains.

Vingt-trois heure, je suis dans mon lit. Je songe au travail que j'aurais à faire le lendemain, ce travail insatisfaisant et répétitif mais que je ne peux pas quitter, je songes aux factures que je vais devoir payer et aux impôts, je songe à ma vie, à mon célibat, à ma solitude...

Malgré tout, je finis par m'endormir.

 

Six heure et demie, mon réveil sonne. Il est bien trop tôt, le jour n'est même pas encore levé. Je m'extirpe de mon lit avec difficulté pour me glisser sous l'eau chaude de ma douche. Cela me réveille un peu. Un café finit le travail et je pars de chez moi.

Huit heure, mercredi matin. Me voilà de nouveau dans les transports en commun. Lorsque j'en sors on me tend une fois de plus un prospectus que j'attrape machinalement. Cette fois-ci la couleur jaune vif attire mon œil et je remarque écris en gros : « METAMORPHOSEZ VOTRE VIE ».

Je lis le reste de la brochure, plus par réflexe plus que par réel intérêt.

« Votre vie est morne et terne ? La routine vous tue à petit feu ? Ne vous laissez plus dépérir ! Avec la méthode du Professeur Vincent Renard transformez radicalement votre vie ! N’hésitez plus et venez participer à notre conférence gratuite pour en savoir plus ! »

Les mots résonnent en moi comme un échos familier, je ne parviens pas à jeter ce prospectus que j’enfouis profondément dans mon sac.

La journée se déroule comme toutes les autres, de même pour la soirée, et c'est ainsi jusqu'à vendredi.

Ce jour-là au supermarché, au moment de payer mon repas de midi j’aperçois le jaune du prospectus chiffonné au fond de mon sac. Je l'avais presque oublié. La réunion d'information est prévu pour le soir même, à seulement trois stations de métro de mon lieu de travail. Prise par un élan soudain je décide que je m'y rendrai.

 

Lorsque j'arrive au niveau de l'immeuble indiqué sur la brochure il y a une plaque signalant : « Professeur Vincent Renard – Coach de vie – premier étage ». Je choisis de prendre l'escalier. Arrivée sur le palier je trouve la porte correspondante et je sonne, elle s'ouvre immédiatement. J'entre et j’aperçois derrière un bureau une jeune femme blonde d'environ 25 ans qui m'accueille avec un grand sourire.

– Bonjour, vous venez pour la réunion d'information du Professeur Renard ?

– Oui, tout à fait.

– Très bien, je vais vous accompagner. Nous n'allons pas tarder à commencer.

Elle se lève et sa robe à fleurs aux couleurs vives virevolte autour d'elle. Elle semble si épanoui que je l'envie presque. Je la suis dans un couloir percé de portes. Certaines sont ouvertes et je remarque des bureaux et des salles vides. Les locaux sont propres et modernes.

Au bout du couloir la jeune femme ouvre la dernière porte et s'efface pour me laisser entrer. Quelques personnes sont déjà présentes, assises sur des chaises pliantes disposées en arc de cercle autour d'une petite estrade. Certaines tournent la tête vers moi, je murmure un bonjour, peu à l'aise.

– Désirez-vous boire quelque chose en attendant le début de la conférence ? me demande gentiment l’hôtesse d'accueil.

– Oh, euh oui. Du thé si vous avez, s'il-vous-plaît.

– Installez-vous, je vous apporte ça tout de suite.

Elle s'avance vers le fond de la pièce tandis que je m'installe un peu à l’écart pour ne déranger personne. Nous sommes environ une dizaine réunit dans la salle, des hommes et des femmes de tout âges. Je ne peux m’empêcher de me demander ce qui les amène ici, à vouloir eux aussi métamorphoser leur vie.
La jeune femme m'interrompt dans mes pensées en revenant avec un thé fumant dans une tasse blanche. Je la remercie et elle quitte la pièce de son pas guilleret.

Quelques minutes plus tard la porte s'ouvre de nouveau pour laisser entrer un homme d'une trentaine d'année tout souriant qui se dirige droit vers l'estrade d'une démarche assurée.

J'ai le souffle coupé en le voyant. Il est beau. Les traits de son visage sont harmonieux et son corps est agréablement mis en valeur par ses vêtements simples et décontractés mais ce qui me touche le plus c'est sa lumière. Il rayonne d'assurance et de bienveillance.

– Bonjour à tous, je me nomme Vincent Renard et je suis extrêmement heureux de vous voir aussi nombreux aujourd'hui ! Se rendre compte que quelque chose ne va pas dans notre vie et vouloir le changer est déjà un grand pas dans votre métamorphose !

Sa voix chaude me transporte et je l’écoute avec attention. Les paroles du Professeur Renard semblent énoncées pour moi et elles résonnent en échos dans tout mon être. Enthousiaste, il anime sa conférence à grand renfort de geste, je ne m'ennuie pas de l’écouter parler et l'heure et demie d'exposé passe sans que je m'en rende compte.

– Pour conclure, de nombreux chemins s'ouvrent à présent à vous pour améliorer votre vie, et je peux vous guider sur l'un d'entre eux ! Le premier atelier commencera la semaine prochaine. Pour ceux qui veulent s'inscrire je vous laisse voir avec ma charmante collègue à l'accueil.

Et sur ces dernières paroles il quitte la pièce comme il y est entré. Soudainement, je me sens vide et j'ai froid. Le Professeur Renard vient d'emporter avec lui sa lumière et sa chaleur.

Je me dirige immédiatement vers le bureau d'accueil, bien décidé à m'inscrire à tous les ateliers proposés juste pour pouvoir le revoir.

Ayant participer à cette réunion d'information je bénéficie de 50% de remise sur la formule initiale, m'explique la jeune femme à la robe fleurie. Il s'agit d'un atelier par semaine pendant un mois et d'un bilan personnalisé à la fin pour déterminer quel parcours me correspondra le mieux pour la suite.

Je remplis aussitôt les papiers d'inscription et leur laisse un chèque que je trouve tout à fait raisonnable pour ce genre de coaching.

 

Cette nuit là, je rêve du Professeur Renard. Je me lève avec un grand sourire sur les lèvres et de bonne humeur avant d’être rattrapée par ma routine assommante.
Je compte les jours jusqu'au vendredi. J’attends avec impatience le moment où je pourrais de nouveau me laisser porter par la voix chaude du Professeur Renard.

 

Puis le jour tant attendu arrive enfin. Aujourd'hui j'ai pris un peu plus de temps pour me pomponner avec le secret espoir que le Professeur Renard me remarque.

– Bonjour mademoiselle Rouxel, bienvenue à votre premier atelier ! m’accueille avec enthousiasme la jeune hôtesse de la semaine précédente. Il se déroulera dans la deuxième salle sur votre droite et sera animé par Marie. Je vous laisse vous installer.

Je suis déçu que l'intervenant ne soit pas celui que j’espérais mais mon premier cours se passe à merveille. Je rentre chez moi ravie en espérant que la semaine ne soit pas trop longue.

Mon deuxième atelier est lui aussi animé par Marie mais je croise le Professeur Renard dans le couloir, mon cœur fait un bon dans ma poitrine et ma peau se réchauffe lorsqu'il me sourit.

Les troisième et quatrième cours sont menés par Gérard. Il nous explique qu'il était comme nous avant, seul et perdu et qu'il a fait la connaissance du Professeur Renard qui a changé sa vie. C'est pourquoi à présent il souhaite lui rendre la pareille en l'aidant à transmettre sa Méthode. Je comprend tout à fait cet effet qu'a le Professeur Renard sur les gens.

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P
Très bien écrit, on retrouve bien la vie de tout les Franciliens dans les transports et vu les têtes qui ne sont pas épanouis à leur travail. Et un jour certains osent changer.
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